Le soleil m’attaquait droit dans les yeux. En plein centre, sans même diverger. Comme si sa cible avait été choisie dix ans auparavant et que c’était le moment où jamais la détruire complètement. On aurait dit qu’avant de mourir, il avait décidé de concentrer ses derniers efforts à me calciner les rétines de l’intérieur. Même si cette mission devait le ralentir dans sa descente vers un autre horizon, il était prêt à en prendre le risque. Tandis que lentement, il se cachait sous l’étendue occidentale, avec cette même lenteur remarquable, mes yeux se fermaient parce qu’ils trouvaient leur tâche pourtant habituelle extrêmement ardue. Il me fixait droit dans la pupille avec l’arrogance d’une princesse. Étant donné que mes verres fumés s’étaient montrés d’une inefficacité stagnante, j’ai décidé de descendre le pare-soleil de quelques centimètres avec la conviction que mon ami qui ne faisait que tenir mes vieilles contraventions sur le bout d’un élastique sur le point d’éclater pourrait enfin m’être utile. Toutefois, il s’est avéré que les quelques centimètres étaient insuffisants. Ou bien le pare-soleil nécessitait trois centimètres de plus, ou bien il fallait que le soleil soit trois centimètres plus haut dans le ciel. Sinon, il faudrait que je recule de trois centimètres dans le temps. Néanmoins, les trois étaient complètement impossibles. Alors, j’ai décidé de plisser les yeux un peu plus, jusqu’à ce que je sente mes sourcils s’engourdir. À ce moment, je savais que je n’avais plus à m’efforcer péniblement et que mon visage se figerait dans cette position jusqu’à ce que le soleil soit complètement disparu.
En attendant cet instant de soulagement, je pouvais enfin me concentrer sur l’autoroute dix-sept qui s’étalait devant moi jusqu’au soleil. Chaque soir, je me demandais sérieusement s’il n’était pas ma destination finale sans même que je le sache. Peut-être qu’au bout du pays se trouvait une passerelle qui propulse toutes les voitures dans l’espace. Une grande passerelle à peine visible à l’extrême ouest de Victoria. Tandis que tous les pays étaient à la recherche de nouveaux moyens d’aller dans l’espace tout en économisant les coûts et en maximisant les résultats, des voyageurs savaient que l’achèvement d’une simple route transcontinentale donnait toutes les réponses avec une facilité presque paresseuse. Néanmoins, il faudrait un bon élan. Ce serait la moindre des choses. Il n’y a quand même rien de gratuit dans la vie. Certains disent qu’il faut souffrir pour être belle ou que c’est en forgeant que l’on devient forgeron, eh bien moi je dis que c’est avec un élan que l’on quitte la planète. Je suppose du moins. Il faudrait beaucoup de temps d’accélération aussi. Ça pourrait d’ailleurs être un peu dangereux. Quoique si je me fis aux dires, aller dans le cosmos est effectivement dangereux. Est-ce que ce serait plus facile par le chemin victorien? Je l’ignore. Mais en accélérant, les voyageurs interstellaires réussiraient. De toute façon, la Terre devait être faite à la perfection et avait prévu une longue route droite à cet effet. La Terre a toujours prévu ce genre d’événements. Elle a créé l’eau et le feu. L’oxygène et le carbone. Le noir et le blanc. Le bien et le mal. Les hommes et les femmes. La vitesse et la lenteur. L’encre et le papier. La lumière et la noirceur. Le courage et la peur. Le bonheur et la tristesse. La compagnie et la solitude… Ou était-ce les hommes qui avaient créé toutes ces oppositions? Peut-être qu’au départ, l’eau et le feu étaient faits pour cohabiter, mais des hommes ignorants les avaient mal mélangés et suite à cela ils s’étaient disputés comme deux amants dans un voyage de noces. Peu importe, la flaque d’eau dans laquelle je viens de rouler à un peu plus de cent-vingt kilomètres par heure n’avait pas l’air assez réceptive pour répondre aux questions tordues d’un aliéné qui plisse les yeux devant un astre beaucoup trop fort pour lui.
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